Le mot ego est souvent utilisé comme une accusation. On dit de quelqu’un qu’il a trop d’ego lorsqu’il veut avoir raison, lorsqu’il refuse la critique, lorsqu’il cherche à briller, lorsqu’il supporte mal l’échec, lorsqu’il ramène tout à lui. Mais cette manière de parler est parfois trop rapide. Elle transforme un mécanisme humain en défaut moral. Or l’ego n’est pas seulement de la vanité. Il peut aussi être une protection, une défense, une manière de tenir debout quand l’image de soi paraît menacée.
Nous avons tous besoin d’une certaine image de nous-mêmes. Il est normal de vouloir être respecté, reconnu, compétent, aimé, utile ou estimé. Le problème commence lorsque cette image devient plus importante que la vérité, plus importante que les relations, plus importante que la santé, plus importante que l’apprentissage, plus importante que la paix intérieure. À ce moment-là, l’ego ne protège plus la personne. Il commence à l’enfermer.
Un ego destructeur ne se voit pas toujours sous la forme d’une arrogance évidente. Il peut se cacher derrière le perfectionnisme, la honte, le besoin de prouver, la comparaison permanente, l’incapacité à demander de l’aide, le refus d’admettre une erreur, la peur d’être ordinaire, ou la difficulté à être satisfait de ce qui a déjà été accompli. Il ne dit pas toujours : « je suis supérieur ». Il dit parfois : « je ne dois jamais être diminué », « je ne dois jamais être vu en défaut », « je dois toujours prouver que je mérite ma place ».
C’est pour cela qu’il faut traiter ce sujet avec prudence. Reconnaître un problème d’ego ne doit pas devenir une nouvelle occasion de se haïr. Il ne s’agit pas de se juger comme mauvais, narcissique, toxique ou condamné. Il s’agit de regarder comment une défense de l’image peut finir par abîmer la vie réelle : les liens, les choix, le travail, le repos, l’apprentissage, la capacité à aimer, à recevoir, à réparer.
Cet article cherche à comprendre l’ego destructeur sans humilier la personne qui s’y reconnaît. Ce qu’il protège, comment il se manifeste, pourquoi il peut mener à l’autodestruction, comment le distinguer d’une fierté saine, et comment retrouver une relation à soi plus stable, moins dépendante du besoin de prouver.
I. Qu’appelle-t-on ego dans la vie quotidienne ?
Dans le langage courant, l’ego désigne souvent l’image que l’on veut garder de soi-même. Cette image peut être celle d’une personne forte, intelligente, admirable, indispensable, supérieure, indépendante, compétente, séduisante, irréprochable ou toujours maîtresse d’elle-même. Elle peut être plus discrète aussi : l’image d’une personne gentille, toujours correcte, toujours utile, toujours calme, toujours capable de supporter.
L’ego devient problématique lorsque cette image doit être défendue à tout prix. La personne ne peut plus simplement vivre, apprendre, se tromper, demander, recevoir, changer. Elle doit maintenir une représentation d’elle-même. Tout ce qui menace cette représentation devient dangereux : une critique, un refus, une réussite d’autrui, une limite personnelle, une dépendance, une erreur, une fatigue, un échec, une contradiction.
Il faut donc éviter une erreur : l’ego destructeur n’est pas toujours un excès de confiance. Il peut venir d’une confiance fragile. Une personne vraiment stable n’a pas besoin de gagner chaque conversation, de dominer chaque comparaison, de cacher chaque faiblesse, de tout réussir publiquement. Elle peut reconnaître une erreur sans s’effondrer. Elle peut apprendre sans se sentir inférieure. Elle peut admirer quelqu’un sans se sentir annulée.
Lorsque l’ego est fragile, il se durcit. Il transforme beaucoup de situations ordinaires en menaces. Une remarque devient une attaque. Une réussite d’autrui devient une humiliation. Un désaccord devient un affront. Une demande d’aide devient une preuve de faiblesse. Une limite devient une défaite.
L’ego destructeur n’est donc pas seulement le fait de se croire important. C’est parfois l’incapacité à se sentir assez solide sans preuve extérieure. La personne cherche alors à se maintenir par l’image, la comparaison, la maîtrise ou la victoire.
II. Ego sain, fierté saine et ego défensif
Il ne faut pas confondre ego, estime de soi et fierté. Une personne a besoin de se reconnaître une valeur. Elle a besoin de pouvoir dire : « ce que j’ai fait compte », « cet effort mérite respect », « cette limite est légitime », « cette réussite me réjouit ». Sans cela, elle risque de vivre dans l’effacement, la honte ou la dépendance au jugement extérieur.
Une fierté saine reconnaît un acte, un effort, une transformation ou une réparation sans rabaisser les autres. Elle peut dire : « je suis content de ce que j’ai accompli ». Elle peut aussi dire : « j’ai encore à apprendre ». Elle n’a pas besoin de nier l’aide reçue, ni de transformer chaque réussite en supériorité.
L’ego défensif fonctionne autrement. Il ne cherche pas seulement à reconnaître une valeur. Il cherche à empêcher toute atteinte à l’image. Il supporte mal d’avoir tort, mal d’être dépendant, mal d’être débutant, mal d’être critiqué, mal d’être ordinaire. Il préfère parfois paraître fort plutôt que devenir plus juste.
On peut distinguer les deux par leurs effets. Une fierté saine donne de l’appui. Elle permet de continuer, d’apprendre, de remercier, de réparer. Un ego défensif tend à isoler. Il pousse à se justifier, à se comparer, à dominer, à cacher, à éviter les remises en question ou à poursuivre des objectifs qui ne nourrissent plus vraiment.
La question n’est donc pas : « ai-je le droit d’être fier ? » Oui, une personne a le droit de reconnaître ce qui a de la valeur dans son parcours. La question est plutôt : « est-ce que cette fierté me rend plus vivant, plus responsable, plus ouvert au réel, ou est-ce qu’elle m’oblige à défendre une image qui m’épuise ? »
III. Les signes d’un ego qui commence à devenir destructeur
Un ego destructeur ne se résume pas à une personnalité arrogante. Il peut se manifester par des signes plus subtils, parfois douloureux pour la personne elle-même.
1. Le besoin de prouver sans repos
La personne ne fait plus seulement les choses parce qu’elles ont du sens. Elle les fait pour prouver qu’elle vaut quelque chose, qu’elle est au-dessus, qu’elle n’est pas faible, qu’elle n’a pas été sous-estimée, qu’elle mérite enfin d’être reconnue. Chaque réussite soulage un moment, puis le besoin revient. Il faut prouver encore.
Ce mécanisme peut produire de grands efforts, mais il laisse rarement en paix. La personne ne construit pas seulement un projet. Elle tente de réparer une blessure de valeur par l’accumulation de preuves extérieures.
2. La comparaison permanente
La comparaison devient destructrice lorsqu’elle empêche d’habiter sa propre vie. Il ne s’agit plus d’apprendre des autres, mais de se classer sans cesse : plus avancé, moins reconnu, plus intelligent, moins riche, plus visible, moins aimé, plus légitime, moins important.
Dans cette logique, la réussite d’autrui devient difficile à supporter. Elle n’est plus une information ou une inspiration. Elle devient une menace. L’autre semble prendre une place que l’on croyait nécessaire à sa propre valeur.
3. Le refus de demander de l’aide
Demander de l’aide peut être vécu comme une défaite lorsque l’ego est trop défensif. La personne préfère se fatiguer, cacher ses limites, improviser, se mettre en danger ou échouer seule plutôt que reconnaître qu’elle a besoin de quelqu’un.
Pourtant, demander de l’aide ne retire pas la valeur d’une personne. Cela reconnaît simplement que certaines situations dépassent les forces disponibles, ou qu’un apprentissage demande un appui. Refuser toute aide peut donner une impression d’indépendance, mais cela peut aussi mener à l’épuisement et à l’isolement.
4. Le besoin d’avoir raison
Lorsque l’ego est menacé, avoir raison devient plus important que comprendre. La personne n’écoute plus pour apprendre, mais pour répondre. Elle cherche l’argument qui sauve son image. Elle peut changer de sujet, minimiser, attaquer, ironiser ou retourner la faute contre l’autre.
Le problème n’est pas de défendre son point de vue. Il est parfois nécessaire de le faire. Le problème commence lorsque reconnaître une erreur semble impossible, parce que l’erreur serait vécue comme une humiliation insupportable.
5. L’incapacité à recevoir la critique
Une critique peut être injuste, maladroite ou humiliante. Il ne faut pas tout accepter. Mais lorsque toute remarque devient automatiquement une attaque, il devient impossible d’apprendre. La personne protège son image, mais elle perd l’accès à des informations utiles.
Un ego plus souple peut dire : « cette critique est mal formulée, mais y a-t-il une part vraie ? » Un ego défensif répond plus vite : « ils sont contre moi », « ils ne comprennent rien », « ils veulent me rabaisser ». Parfois c’est vrai. Mais si cette réponse devient systématique, elle empêche toute évolution.
6. L’insatisfaction chronique
L’ego destructeur rend la satisfaction difficile. Dès qu’un objectif est atteint, il perd sa valeur. Il faut viser plus haut, être plus reconnu, dépasser quelqu’un, corriger une image, obtenir un autre signe de légitimité. La personne ne peut pas vraiment recevoir ce qu’elle a construit.
Cette insatisfaction n’est pas toujours de l’ambition. Elle peut être une faim de validation. Le problème n’est pas de vouloir grandir. Le problème est de ne jamais pouvoir reconnaître que quelque chose a déjà de la valeur.
7. La difficulté à reconnaître la valeur des autres
Lorsque l’ego est menacé, admirer devient difficile. Reconnaître le talent, la réussite, la beauté, l’intelligence ou la progression d’autrui donne l’impression de perdre quelque chose. La personne minimise, critique, ironise, cherche le défaut, ou ramène la conversation à elle-même.
Mais reconnaître la valeur des autres ne retire pas la sienne. Une personne plus stable peut admirer sans se diminuer. Elle peut apprendre d’un autre sans se sentir inférieure.
IV. Pourquoi l’ego devient parfois si fort
Un ego envahissant ne vient pas toujours d’un excès d’amour de soi. Il peut venir d’un manque de sécurité intérieure. Plus une personne doute profondément de sa valeur, plus elle peut avoir besoin d’une image forte pour ne pas sentir cette fragilité.
La honte est souvent au centre de ce mécanisme. Une personne qui porte l’impression d’être insuffisante peut chercher à construire une image impossible à attaquer. Elle veut être brillante, forte, irréprochable, admirée, indépendante, intouchable. Cette image sert à tenir à distance l’ancienne douleur : se sentir petit, invisible, humilié, rejeté ou inférieur.
Les environnements compétitifs renforcent aussi l’ego défensif. Lorsqu’un milieu valorise seulement la performance, le statut, l’apparence, le classement ou la domination, il devient difficile de rester dans une relation simple à soi. Il faut paraître, se vendre, gagner, montrer, prouver. La personne apprend que ne pas briller revient presque à disparaître.
Les réseaux sociaux peuvent intensifier ce rapport à l’image. On y compare les réussites, les corps, les voyages, les opinions, les relations, les projets, les signes de bonheur. Même lorsque l’on sait que ces images sont partielles, elles peuvent nourrir une impression de retard ou d’infériorité.
L’ego peut aussi grandir lorsque la personne a longtemps été sous-estimée. Elle veut alors réparer une injustice réelle. Elle veut prouver qu’elle n’était pas ce que les autres disaient. Ce désir peut donner de la force, mais il peut devenir destructeur si toute la vie reste organisée autour de ceux qu’il faudrait contredire.
Comprendre ces origines ne sert pas à excuser tous les comportements. Cela permet de voir que derrière certaines postures dures, il y a parfois une grande peur de perdre sa valeur. Le travail ne consiste donc pas seulement à “réduire son ego”, mais à construire une valeur personnelle moins dépendante de la défense d’image.
V. Comment l’ego peut mener à l’autodestruction
L’autodestruction dont il est question ici ne désigne pas forcément une volonté consciente de se faire du mal. Elle peut être plus lente, plus indirecte. Une personne peut abîmer sa vie en voulant protéger son image : elle refuse l’aide, détruit des relations, s’épuise dans la compétition, poursuit des objectifs qui ne la nourrissent plus, ne reconnaît jamais ses limites, ne sait plus s’arrêter.
L’ego peut d’abord détruire l’apprentissage. Pour apprendre, il faut accepter de ne pas savoir, d’être débutant, de recevoir une correction, de se tromper. Un ego trop défensif rend tout cela humiliant. La personne préfère parfois rester dans l’illusion d’être déjà compétente plutôt que traverser l’inconfort nécessaire pour progresser.
Il peut ensuite détruire les relations. Avoir toujours raison, ne jamais s’excuser, minimiser la douleur de l’autre, ramener tout à soi, chercher à gagner chaque dispute, tout cela finit par fatiguer les liens. Les autres peuvent se retirer, non parce qu’ils refusent la valeur de la personne, mais parce qu’ils ne trouvent plus de place dans la relation.
L’ego peut aussi détruire le repos. Une personne qui doit sans cesse prouver ne s’autorise pas à récupérer. Le repos ressemble à un retard. La limite ressemble à une faiblesse. Le corps est traité comme un outil qui doit suivre l’image. À long terme, cette logique peut mener à l’épuisement.
Il peut détruire la satisfaction. Rien ne suffit, parce que chaque résultat est aussitôt comparé, dépassé, minimisé. La personne avance, mais ne reçoit presque jamais ce qu’elle obtient. Elle vit dans une course où chaque arrivée devient une nouvelle preuve insuffisante.
Enfin, l’ego peut détruire la vérité intérieure. À force de défendre une image, la personne ne sait plus ce qu’elle veut vraiment. Elle poursuit ce qui impressionne, ce qui prouve, ce qui répond à une humiliation ancienne, ce qui permet de se sentir supérieur ou intouchable. Mais elle peut perdre le contact avec ses besoins réels : paix, lien, création, sécurité, amour, sens, simplicité, réparation.
VI. Les fausses solutions face à l’ego
Lorsqu’une personne reconnaît qu’elle a un rapport trop dur à son image, elle peut tomber dans de nouvelles erreurs.
La première fausse solution serait de se haïr pour avoir de l’ego. Cela ne fait que déplacer le problème. On passe d’une image grandiose à une image détestée. Dans les deux cas, la personne reste enfermée dans une obsession de soi. Le but n’est pas de s’écraser, mais de devenir plus vrai, plus responsable et moins prisonnier du regard.
La deuxième fausse solution serait de renoncer à toute ambition. L’ambition n’est pas mauvaise en elle-même. Vouloir créer, construire, réussir, apprendre, améliorer sa vie ou être reconnu pour un travail réel peut être sain. Le problème commence lorsque l’ambition ne sert plus la vie, mais seulement la réparation infinie d’une image blessée.
La troisième fausse solution serait de se forcer à l’humilité en se diminuant. Dire « je ne suis rien », refuser tout compliment, minimiser chaque réussite, laisser les autres prendre toute la place, ce n’est pas forcément de l’humilité. Cela peut être une autre forme de rapport blessé à soi.
La quatrième fausse solution serait de croire qu’il suffit de “ne plus se comparer”. La comparaison ne disparaît pas par ordre intérieur. Il faut comprendre ce qu’elle cherche : validation, sécurité, revanche, appartenance, supériorité, preuve de valeur. Tant que ce besoin n’est pas regardé, la comparaison revient sous une autre forme.
La vraie réponse n’est donc ni gonflement de soi, ni écrasement de soi. Elle consiste à construire un rapport plus stable à sa valeur, à ses limites, à ses responsabilités et aux autres.
VII. Comment travailler un ego destructeur sans se détruire soi-même
Travailler sur son ego ne signifie pas se faire violence. Cela signifie apprendre à repérer les moments où l’image prend le pouvoir sur la vie réelle.
1. Repérer les situations où l’image se sent menacée
Il faut observer les déclencheurs. Quand est-ce que je me défends trop vite ? Quand est-ce que je veux absolument avoir raison ? Quand est-ce que la réussite d’un autre me blesse ? Quand est-ce que demander de l’aide me paraît humiliant ? Quand est-ce que j’ai peur d’être vu comme ordinaire, faible, débutant ou dépendant ?
Ces moments indiquent souvent l’endroit où l’ego protège quelque chose. Il ne suffit pas de dire « je suis orgueilleux ». Il faut demander : qu’est-ce que je crois perdre si je ne protège pas cette image ?
2. Séparer la valeur personnelle de la performance
Une performance peut être bonne ou mauvaise. Un travail peut être réussi ou raté. Une décision peut être juste ou maladroite. Mais la valeur entière d’une personne ne doit pas dépendre d’un résultat isolé. Tant que l’échec menace toute la valeur de soi, l’ego aura besoin de mentir, de se défendre ou de se durcir.
Cette séparation ne rend pas irresponsable. Elle permet au contraire de regarder plus honnêtement ce qui doit être corrigé, parce que la correction n’est plus vécue comme une destruction totale.
3. Apprendre à dire : « je ne sais pas »
Dire « je ne sais pas » peut sembler simple, mais pour un ego défensif, c’est parfois très difficile. Pourtant, cette phrase ouvre l’apprentissage. Elle évite de parler pour sauver l’image. Elle permet de recevoir, de demander, de chercher, de vérifier.
Une personne ne perd pas sa valeur parce qu’elle ne sait pas. Elle perd surtout des occasions d’apprendre lorsqu’elle doit toujours paraître savoir.
4. S’entraîner à reconnaître une erreur sans s’effondrer
Reconnaître une erreur ne signifie pas se condamner. Cela peut se formuler simplement : « sur ce point, je me suis trompé », « je n’avais pas vu cette conséquence », « je dois corriger », « je comprends que cela ait pu blesser ». Ces phrases sont difficiles au début, mais elles restaurent la confiance dans les relations.
L’ego veut parfois sauver l’image à court terme. La reconnaissance d’une erreur sauve souvent le lien à long terme.
5. Demander de l’aide avant l’épuisement
Demander de l’aide n’est pas une preuve d’infériorité. C’est une manière de reconnaître la réalité. Il existe des situations où l’on gagne du temps, de la précision, de la sécurité et de l’apprentissage en acceptant un appui.
L’aide ne vole pas le mérite. Elle rappelle seulement qu’aucune vie humaine sérieuse ne se construit seule.
6. Reconnaître la contribution des autres
Un ego défensif veut parfois garder tout le crédit. Pourtant, reconnaître la part des autres n’efface pas la sienne. Dire merci, nommer une aide, reconnaître une influence, célébrer une réussite collective, tout cela rend la valeur plus respirable.
La reconnaissance partagée protège contre l’illusion d’être seul au centre de tout. Elle rend aussi les relations moins instrumentales.
7. Choisir des valeurs plutôt que des classements
Si toute la vie est organisée par la comparaison, il y aura toujours quelqu’un à dépasser ou quelqu’un qui menace. Les valeurs donnent une autre orientation. Il ne s’agit plus seulement d’être meilleur que quelqu’un, mais de vivre selon ce qui compte : créer, transmettre, apprendre, prendre soin, réparer, construire, aimer, comprendre, servir une œuvre, protéger une relation.
Les valeurs ne suppriment pas l’ambition. Elles lui donnent une direction moins dépendante du regard et du classement.
8. Apprendre à recevoir la satisfaction
Une personne guidée par l’ego peut avoir du mal à s’arrêter et reconnaître ce qui est déjà valable. Elle pense aussitôt à ce qui manque, à celui qui a fait mieux, à l’objectif suivant. Apprendre la satisfaction ne signifie pas cesser de grandir. Cela signifie ne pas mépriser chaque étape franchie.
La satisfaction personnelle permet de dire : « ce n’est pas tout, mais c’est déjà quelque chose ». Cette phrase peut sembler modeste, mais elle aide à sortir de la course infinie.
VIII. Ego, relations et réparation
Les relations sont souvent le lieu où l’ego destructeur devient le plus visible. Il apparaît dans les disputes où personne ne veut céder, dans les excuses jamais données, dans les torts minimisés, dans le besoin de gagner contre l’autre, dans la difficulté à écouter une blessure sans se défendre immédiatement.
Une relation ne peut pas respirer si chacun doit protéger son image à chaque instant. Pour qu’un lien dure, il faut pouvoir dire : « je t’ai blessé », « je n’ai pas compris », « j’ai réagi trop vite », « j’ai eu peur », « j’ai voulu avoir raison », « je veux réparer ». Ces phrases ne diminuent pas la personne. Elles rendent le lien plus réel.
L’ego destructeur confond souvent excuse et humiliation. Il croit que demander pardon place en dessous de l’autre. Mais dans beaucoup de relations, l’absence d’excuse fait plus de dégâts que la faute initiale. Ce qui détruit le lien, ce n’est pas seulement l’erreur ; c’est le refus de reconnaître ce qu’elle a produit.
Réparer ne veut pas dire se soumettre. Cela veut dire prendre sa part. Il est possible de reconnaître un tort sans accepter toutes les accusations. Il est possible de dire : « j’ai ma responsabilité ici », tout en refusant une généralisation injuste. La réparation demande de la précision, pas de l’écrasement.
Un ego qui devient plus souple permet donc des relations plus sûres. Non parce que la personne devient parfaite, mais parce qu’elle devient capable de revenir vers la vérité après s’être défendue.
IX. Les idées fausses sur l’ego
La première idée fausse consiste à croire que l’ego est toujours visible. Parfois, il parle fort. Parfois, il se cache dans le silence vexé, le retrait, la froideur, le perfectionnisme, la comparaison secrète ou l’impossibilité de demander de l’aide.
La deuxième idée fausse consiste à croire qu’avoir de l’ego signifie s’aimer trop. Souvent, c’est l’inverse. L’image est défendue avec force parce que la valeur intérieure n’est pas assez stable.
La troisième idée fausse consiste à croire qu’il faut supprimer l’ego. Il ne s’agit pas de ne plus avoir d’image de soi, ni de vivre sans désir de reconnaissance. Il s’agit de ne plus laisser cette image gouverner toute la vie.
La quatrième idée fausse consiste à croire que l’humilité consiste à se rabaisser. L’humilité n’est pas le mépris de soi. C’est la capacité à se voir à une taille plus juste : avec des forces, des limites, une valeur, des erreurs, des besoins, des dépendances et des responsabilités.
La cinquième idée fausse consiste à croire que la compétition est toujours mauvaise. Se mesurer, progresser, chercher à faire mieux peut stimuler. Cela devient destructeur lorsque toute la valeur personnelle dépend du classement.
La sixième idée fausse consiste à croire qu’une personne qui reconnaît son ego doit se méfier de toutes ses ambitions. Non. Le but est de purifier l’ambition de la revanche, de la comparaison et de la faim de validation, autant que possible. Une ambition liée à une valeur profonde peut rester saine.
X. Quand l’ego cache une souffrance plus profonde
Il arrive que les mécanismes d’ego soient très rigides : impossibilité de reconnaître une erreur, besoin permanent d’être admiré, mépris des autres, colère intense face à la critique, sentiment d’humiliation dans presque tout désaccord, relations abîmées à répétition, épuisement dans le besoin de prouver. Dans ces cas, la question dépasse le simple conseil de développement personnel.
Ces mécanismes peuvent cacher de la honte, une insécurité profonde, des blessures anciennes, une peur de l’abandon, une histoire d’humiliation, une dépendance à la reconnaissance ou une grande difficulté à se sentir valable sans performance. Les reconnaître peut être douloureux. Il est important de ne pas les transformer en nouvelle condamnation.
Un accompagnement peut aider lorsque ces mécanismes abîment fortement les relations, le travail, le repos ou la capacité à apprendre. L’objectif n’est pas de casser la personne. L’objectif est de comprendre ce que l’image protège, pourquoi elle doit être défendue avec autant de force, et comment construire un rapport à soi moins menacé.
Si la question de l’autodestruction devient concrète, si une personne a peur de se faire du mal, de perdre le contrôle ou de ne plus pouvoir assurer sa sécurité, il faut chercher une aide immédiate auprès d’un proche fiable, d’un professionnel de santé ou des services d’urgence du pays où elle se trouve. Aucun travail sur soi ne doit se faire au prix de la sécurité.
Conclusion
L’ego n’est pas un démon à éliminer. Il est souvent une défense de l’image, parfois construite pour protéger une valeur personnelle fragile. Le problème commence lorsque cette défense devient plus importante que la vie elle-même : plus importante que les liens, que la vérité, que l’apprentissage, que le repos, que la capacité à demander de l’aide ou à reconnaître une erreur.
Un ego destructeur pousse à prouver sans fin, à comparer, à refuser les limites, à avoir toujours raison, à ne jamais être satisfait, à confondre critique et humiliation. Il peut donner une impression de force, mais il enferme souvent dans une course épuisante.
Travailler sur son ego ne consiste pas à se rabaisser. Cela consiste à devenir moins dépendant de l’image que l’on veut maintenir. Il devient alors possible de dire « je ne sais pas », « j’ai eu tort », « j’ai besoin d’aide », « je suis fier de cela », « je peux apprendre », « l’autre a aussi de la valeur », sans se sentir détruit.
Alors l’ego cesse d’être une armure qui isole. Il redevient une partie de soi que l’on peut comprendre, assouplir et remettre à sa juste place. La personne n’a plus besoin de gagner contre le réel pour se sentir exister. Elle peut construire une valeur plus stable : assez forte pour reconnaître ses qualités, assez souple pour admettre ses limites, assez ouverte pour apprendre des autres, assez humaine pour réparer ce qu’elle abîme.
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